Le Grand Lycée de Beyrouth : Un phare de stabilité au cœur de la tourmente
Maintenir la normalité face au chaos
Le constat de départ est sans appel : au Liban, un enfant sur trois est aujourd’hui déscolarisé. Dans ce contexte de déliquescence étatique, le Grand Lycée se positionne comme un « îlot de stabilité ». Pour la direction, l’ouverture de l’école ne relève pas de l’obstination, mais d’un devoir social. « Avoir plus de 90 % de nos élèves présents, c’est dire que pour l’immense majorité, l’école est un pôle de socialisation indispensable », explique le proviseur.
Cette normalité est pourtant fragile. Entre les grèves, les crises économiques, les séquelles de la pandémie et l’ombre de la guerre, l’établissement a dû apprendre l’agilité. Le passage au mode hybride ou distanciel se fait en quelques heures à peine dès que les autorités ou la situation sécuritaire l’exigent. L’enjeu n’est pas seulement de finir les programmes, mais de maintenir le lien : « L’école est leur vie avec leurs amis, leurs professeurs. C’est capital au moment où l’on passe trop de temps devant les écrans. »
La sécurité comme priorité absolue
Si la volonté d’enseigner est inébranlable, elle ne se fait jamais au détriment de la sécurité. Le document détaille un protocole rigoureux, le Plan Particulier de Mise en Sûreté (PPMS). Chaque scénario est anticipé : incendie, séisme, intrusion terroriste ou bombardements. « Le proviseur ne prendra jamais le moindre risque, 0 % de risque », martèle-t-il. Des lieux de confinement, notamment dans les parkings souterrains, sont prêts à accueillir élèves et personnels.
Cette gestion de crise s’étend à l’incertitude des examens officiels. Pour le Baccalauréat français, la consigne est claire : la sécurité prime. Si une épreuve est empêchée par une frappe, elle sera décalée ou remplacée par le contrôle continu. L’objectif est d’éviter que les élèves libanais ne soient doublement sanctionnés par une situation dont ils ne sont pas responsables, garantissant ainsi leur accès aux universités étrangères.
Une mission de reconstruction mentale et sociale
Au-delà des murs et des programmes, le lycée joue un rôle crucial dans la santé mentale des enfants. Face au traumatisme des explosions et des déplacements de population, l’école mise sur l’équilibre entre exigence académique et bien-être. Le système français, selon le proviseur, porte dans son « ADN » cette recherche d’épanouissement, loin des méthodes de « bourrage de crâne ».
L’établissement est aussi un laboratoire du « vivre ensemble ». Situé non loin de l’ancienne ligne de démarcation, le Grand Lycée accueille une multitude de confessions et des élèves venus de tous les horizons (Nord, Sud, Beyrouth). Cette mixité est sa force. En prônant la laïcité, le lycée apprend à ses élèves à partager les mêmes objectifs malgré leurs différences, préparant ainsi la reconstruction de la société libanaise de demain. « Elle fait sa part du travail de construction voire reconstruction de la société au quotidien », souligne le texte.
L'engagement des enseignants : le « cœur du réacteur »
Si le lycée tient encore debout depuis sa création en 1909, ayant survécu aux guerres mondiales, à la guerre civile et à l’explosion du port, c’est avant tout grâce à ses équipes. Le proviseur rend un hommage vibrant aux professeurs et personnels administratifs qui, malgré l’effondrement de leur pouvoir d’achat et leurs propres drames personnels, restent mobilisés.
« C’est le côté magique, extraordinaire et lourd du métier d’enseignant », confie-t-il. Dans un pays où la confiance envers les institutions s'est évaporée, les professeurs sont devenus les derniers garants d'un avenir possible.
Le Grand Lycée de Beyrouth ne se contente pas de délivrer des diplômes ; il préserve l'humanité de ses élèves dans un environnement déshumanisant. En restant ouvert, en adaptant ses méthodes et en protégeant sa mixité, il prouve que l'éducation reste le rempart le plus solide contre le chaos. Comme le conclut le proviseur, l'objectif est de « passer le relais à ceux qui nous succéderont », pour que Beyrouth, à travers sa jeunesse, garde toujours un phare allumé.