Par Chloé Slaiby
Un itinéraire de guerre : de Jérusalem à Baabda via Chypre
Même cloîtrée, même assiégée par les barbelés et le fracas des armes, la basilique du Saint-Sépulcre a une nouvelle fois offert sa clarté au monde. Ce samedi 11 avril 2026, le *« Samedi de la Lumière »* (Sabt el-Nour) a triomphé des ténèbres. Au Liban, le trajet séculaire a dû se réinventer : délaissant la route traditionnelle de la Jordanie, la flamme a fendu les cieux depuis Larnaka, à Chypre.
Face aux entraves de la guerre qui déchire la région, c’est un hélicoptère de l’armée libanaise qui a assuré ce relais sacré jusqu'au palais de Baabda. À son bord, une délégation composée de dignitaires ecclésiastiques et de représentants de la « Rencontre orthodoxe ». Ce transport exceptionnel témoigne d'une volonté politique forte : celle du président de la République, Joseph Aoun, qui a personnellement veillé à ce que le Feu sacré touche le sol libanais, envers et contre tout.
Un sanctuaire sous haute tension
À Jérusalem, la cérémonie s’est déroulée dans une atmosphère de recueillement et de contrainte. La basilique, restée close durant plusieurs jours sous la pression des combats, n'a rouvert ses portes aux fidèles que peu de temps avant le Samedi Saint.
Le rituel, lui, demeure immuable depuis des siècles. Attesté dès l'an 162 par l'historien Eusèbe de Césarée, le phénomène précède même l'édification de l'actuel Saint-Sépulcre. Le protocole est d'une rigueur absolue : le tombeau est scellé avec un mélange de cire et de miel, les lampes sont éteintes, et le Patriarche grec-orthodoxe est scrupuleusement fouillé avant de pénétrer seul dans l'Édicule.
Le mystère des 33 minutes
Au-delà de la symbolique, c'est une singularité physique qui fascine les foules : la tradition rapporte que la flamme ne brûle pas durant les 33 premières minutes de son apparition. Dans un élan de foi que la science peine à décrypter, les pèlerins y plongent les mains et s'en effleurent le visage sans douleur ni brûlure.
Ce n'est qu'après ce laps de temps mystique que le feu retrouve sa nature ordinaire et dévorante.
Un héritage transmis dans l'intimité des foyers libanais
Au Liban, l'arrivée du Feu sacré transcende les frontières confessionnelles. Dès que le carillon des cloches résonne, la flamme voyage de main en main, reliant les paroisses orthodoxes et maronites jusqu’au cœur des foyers.
C’est un moment de transmission essentiel. Sous le regard émerveillé des grands-parents, les enfants s'essaient à « caresser » la lumière. Leurs doigts, d'abord hésitants puis audacieux, ne sentent pas la morsure du feu. Ce premier « miracle » devient une histoire qu'ils s'empresseront de raconter à leurs camarades dès le lendemain, ancrant ainsi leur foi dans une expérience sensorielle inoubliable.
L'espérance plus forte que le doute
Pourtant, cette année, l'incertitude a pesé lourd. Lors du déjeuner des Rameaux, l'inquiétude se lisait sur les visages des aînés. Craignant que le blocus et les bombes n'éteignent cette tradition millénaire, ils racontaient l'histoire du Feu sacré comme un trésor que l'on risque de perdre.
Mais la conviction profonde a fini par l'emporter : cette lumière a survécu aux occupations, aux séismes et aux siècles de déchirements. En perçant l'obscurité ce samedi, la flamme du Saint-Sépulcre a rappelé au monde une vérité essentielle : même dans les heures les plus sombres, la lumière finit toujours par trouver son chemin.