Professeur Antoine Messara : Pour une éducation au-delà des réseaux sociaux, portée par l’histoire et la mémoire

Opinion 10-03-2026 | 17:04

Professeur Antoine Messara : Pour une éducation au-delà des réseaux sociaux, portée par l’histoire et la mémoire

Antoine Messara : Penser la mémoire libanaise au défi de l'immédiatetéIntellectuel de premier plan et figure académique majeure, Antoine Messara consacre sa réflexion à la construction d'une citoyenneté libanaise affranchie des récits partisans. Alors qu'une nouvelle "mémoire traumatique" se forge en ce mois de mars 2026 sous l'impact des destructions et du déplacement de plus d'un demi-million de personnes au Sud et dans la Dahye, le défi de la transmission nationale se complexifie. Entre l'héroïsme numérique des réseaux sociaux et la nécessité d'un État de droit, l'ancien membre du Conseil constitutionnel plaide pour une éducation à la paix civile capable de transformer le traumatisme en un projet de vie commune. Analyse d'un combat pour une mémoire partagée contre l'amnésie collective.
Professeur Antoine Messara : Pour une éducation au-delà des réseaux sociaux, portée par l’histoire et la mémoire
Professeur Antoine Messara est une figure intellectuelle et académique majeure au Liban, particulièrement reconnue pour son expertise sur le système politique libanais, la citoyenneté et la mémoire collective.
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La transmission de la mémoire face à l'immédiateté

Les jeunes d'aujourd'hui vivent la guerre en temps réel via les réseaux sociaux, loin des livres d'histoire officiels. Les jeunes du Sud et de Dahye reçoivent une mémoire "à chaud" à travers les réseaux sociaux. Cette culture numérique de l'instant crée une mémoire segmentée, propre à chaque communauté. Les jeunes des générations nées après 2000 sont condamnés à ne voir la guerre que comme un cycle naturel de défense. Dans ces régions, la culture est souvent imprégnée de l'héroïsme et du sacrifice. La culture des jeunes est fortement marquée par l'iconographie du martyre et de la résistance. Mais il est difficile de concilier cette culture spécifique avec l'édification d'une culture nationale libanaise commune. Enseigner aux jeunes de ces régions une mémoire de la guerre qui ne soit pas uniquement une glorification militaire, mais aussi une réflexion sur la douleur civile et la nécessité de l'État est la première chose à faire. L'impact du traumatisme récent (Mars 2026) avec un bilan qui est aujourd’hui de 517 000 déplacés et les destructions massives au Sud et à Dahye en ce début mars 2026 créent une nouvelle "mémoire traumatique". Avec plus d'un demi-million de déplacés ce mois-ci, une nouvelle génération de jeunes vit l'exode. Pour éviter que ce traumatisme ne devienne le seul pilier de leur identité culturelle, au détriment de l'ouverture aux autres Libanais, il faut penser à l'éducation. Les écoles peuvent  aborder avec beaucoup de doigté ce qui se passe aujourd'hui au Sud et à Dahye sans tomber dans le discours partisan, premièrement car les élèves sont eux-mêmes des victimes directes.

Beaucoup de jeunes s'expriment par le rap, le graffiti ou la video. Ces outils peuvent servir à documenter la guerre autrement que par les slogans politiques. Je ne peux pas recommander une œuvre culturelle (livre, film, poésie) à un jeune du Sud pour qu'il comprenne la complexité de la mémoire libanaise au-delà de sa propre souffrance, car il y en a beaucoup.

 Antoine Messara insiste sur le concept de "Pacte National" et de citoyenneté, et donc un "récit unique" pour un manuel d'histoire qui a une culture commune malgré le fait que les jeunes de Dahye et ceux de Beyrouth-Est qui ne vivent pas la même réalité de la guerre.

 

 

Académique et Constitutionnaliste, spécialiste du Liban, professeur à l'Université Saint-Joseph (USJ), il est l'un des plus grands analystes de la sociologie politique et du droit constitutionnel libanais. Il a consacré une grande partie de sa carrière à étudier le fonctionnement de la démocratie consensuelle libanaise, plaidant pour un État de droit qui respecte la diversité confessionnelle sans y être asservi.

Il a été membre du Conseil Constitutionnel libanais (2009-2019), où il s'est distingué par ses positions fermes sur l'indépendance de la justice et le respect des textes face aux ingérences politiques.

C’est aussi un militant de la Mémoire et de la Citoyenneté. « La mémoire de la Guerre » est son combat le plus célèbre. Il considère que le Liban ne pourra pas construire son futur tant qu'il n'aura pas traité sa mémoire de la guerre civile. Il refuse l'"amnésie collective" imposée après 1990. Il a été l'un des fervents défenseurs de l'unification du manuel d'histoire au Liban, un projet resté bloqué à cause des divergences politiques sur le récit des événements. Il est l'un des piliers de la Fondation Libanaise pour la Paix Civile Permanente cette organisation qui travaille sur la résolution des conflits et l'éducation civique. Messara est connu pour son langage précis, parfois austère mais toujours empreint d'une profonde culture humaniste. La "Libanité", pour lui, « être Libanais"  n'est pas une simple identité confessionnelle, mais un engagement envers un projet de vie commune unique dans la région.  Il analyse souvent comment le récit partisan (celui des partis politiques) remplace le récit national chez les nouvelles générations. Il vous apportera un regard critique sur la manière dont les jeunes s'approprient (ou non) l'histoire de leur pays.